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Écrire sur un Écrivain de Marine sur la base d’une interview à la sauce journalistique, voilà le défi que je me suis lancé. Dans la série de photographies « Gueules de mer », alternant portraits sur le vif en lumière naturelle et en studio à la lumière artificielle, il y a ce besoin viscéral d’aller plus loin, de pouvoir écrire ce que racontent ces trombines maritimes. Des yeux qui puent la mer et des rides qui racontent les galères, voilà, au fond ce qui m’intéresse dans cette série !

Il y a chez Dominique Le Brun une manière d’être à terre, une manière de vivre sans jamais vraiment quitter le large. Même loin du quai, même au cœur de Montmartre à Paris, entouré de livres, l’eau salée continue de circuler dans ses veines. Ce courant passe dans la voix, dans le regard, dans cette façon très précise de hiérarchiser les choses. Rien n’est jamais décoratif. Tout est affaire de tenue et de cohérence.

Chez lui, la mer n’a jamais été un paysage. La bascule se fait tôt, non pas lors d’un épisode spectaculaire, mais au fil de navigations à l’estime où un simple compas et un sondeur sont les seuls alliés du skipper. De Carantec en Muscadet à la Mer du Nord en Wauquiez 67, en passant par le canal de Corinthe en SeaRover, Dominique assure un premier métier de convoyeur professionnel.

Cette rigueur imposée par l’art de naviguer installe une forme de morale discrète : la mer comme école de comportement. Elle oblige à regarder les choses en face, à décider sans tricher, à accepter que certaines erreurs n’aient pas de rattrapage. Tabarly disait : « Naviguer est une activité qui ne convient pas aux imposteurs. Dans bien des professions, on peut faire illusion et bluffer en toute impunité. En bateau, on sait ou on ne sait pas. ». Si une relation épistolaire s’était entretenue entre les deux hommes, l’écrivain lui aurait répondu « Cher Éric, l’expérience et le savoir-faire viennent avec les conneries ! ». Sa réponse aurait été chargée de son lot de situations dont celles qui l’ont emmené à avoir été porté disparu pendant dix jours en Méditerranée et réapparaître avec un paquet d’anecdotes maritimes dont nous raffolons tous… Dominique est de ceux-là. Il a navigué suffisamment pour comprendre que l’essentiel ne réside ni dans la performance ni dans l’exploit. Ce qui l’intéresse, ce sont les hommes. Les équipages, les quarts de nuit, ces longues heures où il ne se passe presque rien, mais où tout peut arriver. Cette tension paradoxale, faite d’attente et de vigilance permanente, lui semble constitutive du monde maritime. Un peu comme Pierre Schoendoerffer, membre fondateur des Écrivain de Marine. Le Crabe Tambour, son rythme si particulier. Et déjà Perrin incarnait la mer et les marins. Pour Le Brun, la mer ne fabrique pas des héros ; elle révèle des caractères. Elle distingue ceux qui tiennent le cap, ceux qui observent, ceux qui anticipent, souvent dans le silence. 

Notre langue française est riche et bien compliquée. Il existe un néologisme très intéressant que je trouve adapté pour incarner le rapport de la France à la mer. Il s’agit de la « Maritimité ». Pour Dominique, notre histoire de mer est faite uniquement de l’incarnation du fait maritime par de grands hommes et non par des gouvernements, peut-être à l’exception de celui de Louis XVI. « La France terrienne m’insupporte » et « Les Français ne demandent pourtant qu’à être éduqués à la mer » relate-t-il quand il évoque une drôle de répartition géographique des habitants suivant ce monde liquide via l’excellente émission Thalassa (Massif central, Saint Etienne, Colmar…). Il s’étonne également devant l’efficacité des services de recrutement de la Marine au plus profond du territoire, véritable fabrique de marins en devenir. Je vous fais grâce d’une seconde citation du « Cap de Veau » Tabarly, « La mer, c’est ce que les Français ont dans le dos quand ils sont à la plage… ». Dominique eût plussoyé « Tu n’as qu’à voir comment un Jean-Louis Etienne galère à financer ses magnifiques programmes » ou « Au fait Éric, on en est où du dossier de l’Hermione ? ». 

Toutes ces expériences vécues irriguent naturellement son écriture. Bien sûr, les embarquements et rencontres se sont enchaînés pendant des décennies et il n’a pas vu le temps passer. Dominique a 72 ans, les yeux pétillants d’un jeune loup de 20 et la malice d’une belle-mère de 40. Un parcours aussi riche qu’un Gérard Petitpas ou un Erik Orsenna. Il se méfie des récits trop lisses, trop séduisants. Il préfère raconter une veille en passerelle monotone mais tendue plutôt qu’un épisode héroïque isolé. La mer, telle qu’il l’a connue, est faite de répétition, d’usure, de gestes précis. Cette exigence l’a conduit à apprendre une chose essentielle : renoncer. En écriture comme en navigation, il sait s’arrêter. Couper un passage pourtant bien écrit dès qu’il sonne faux. Il compare volontiers cela à une route mal engagée : on peut continuer pour prouver quelque chose, ou accepter de changer de cap. Savoir renoncer est, pour lui, une compétence à part entière. En revanche, cette droiture l’a mené tout droit chez les Écrivains de Marine en 2018, aux côtés de Sylvain Tesson ou Yann Queffélec. Il a écrit sur Henri, il se retrouve aux côtés du fils ! Et quand il est en mal d’inspiration, il s’attelle à continuer la maquette miniature d’un bateau qu’il affectionne.

Son rapport à l’histoire maritime procède du même mouvement. Dominique ne collectionne pas les faits pour eux-mêmes. Il cherche à comprendre comment d’autres ont agi avant lui, souvent avec moins de moyens, moins d’informations, et des marges de manœuvre très réduites. Il accorde une importance capitale au contexte réel : ce que les marins savaient à l’instant où ils ont pris leurs décisions. Les jugements rétrospectifs faciles l’intéressent peu. Comprendre l’instant, ses contraintes et ses angles morts, lui paraît infiniment plus exigeant. À l’instar de Roger Vercel, il privilégie les mots de ceux qui savent, plutôt que d’inventer les siens.

Écrire sur la Marine nationale, sur les missions, sur le service public en mer, engage à ses yeux une responsabilité particulière. Il y a des morts, des familles, des trajectoires silencieuses. Enjoliver, c’est trahir. Simplifier, c’est mentir. L’écriture doit rester tenue, précise, respectueuse de ceux qui ont vécu ces situations. Là encore, la mer impose sa loi : elle n’accepte ni l’approximation ni l’emphase. L’amiral Pierre Vandier a dit aux artistes de la Marine (Peintres officiels et Écrivains) « Vous êtes les deux armes artistiques à ma main ». Dominique lui répond « Amiral, donner à voir et faire comprendre notre mission. Notre « Soft power » participe grandement à l’éducation de nos concitoyens sur ces questions ! Respectueusement…». 

J’ai osé la question « Dominique, quel est ton Peintre officiel de la Marine préféré ? » Sa réponse a été fulgurante. Après Ewan Lebourdais (liberté de l’auteur du présent texte sur la réponse formelle de son interlocuteur – ndlr), il répond sans hésitation « Roger Chapelet ». D’abord, pour sa production si riche et aussi pour ce qu’il qualifie d’artiste attachant, authentique et engagé. Non pas qu’il l’ait bien connu comme Marc Berthier a connu Marin-Marie, mais parce qu’il a écrit un bien bel ouvrage, un de plus, sur son œuvre et sa vie. Grâce à des cahiers et autres cassettes qu’il s’est procurés auprès du fils Chapelet et avec la complicité de la Galerie 26 de la place des Vosges, Dominique a découvert son riche parcours l’embarquant à bord des morutiers du Groenland ou d’un grand trois-mâts dans le Pacifique !

Pour en revenir à Lebourdais votre serviteur, encore lui, leur travail commun sur Marine(s), aux éditions Ouest-France, s’est inscrit naturellement dans cette logique. Dominique a reconnu dans la série de photographies une connaissance réelle de la mer, avec un axe partagé entre le génie de l’homme et la machine au cœur de son environnement marin. Les références, les situations, les sensations n’avaient pas besoin d’être longuement expliquées : elles sont communes. De cette proximité entre deux « Armes artistiques » est né un dialogue fluide, sans surcharge ni démonstration, où chacun tient sa place. Une collaboration fondée sur l’expérience vécue plutôt que sur le discours. Et quel crédit pour le récit, quand on sait les qualités d’Historien de Le Brun !

Le jour du portrait chez Dominique, à Montmartre, cette cohérence sautait aux yeux. Loin des embruns, tout parlait pourtant d’horizons salés. Près de trois cents livres. Non, je m’enflamme à la Phocéenne. Très exactement deux cent quatre-vingt-treize. Tous accumulés, non comme une collection décorative, mais comme un territoire iodé vécu. Des lectures anciennes, des relectures, des notes, parfois des désaccords. Une mémoire maritime dense, ordonnée, patiente. Elisa, ma fille aînée, m’accompagnait comme assistante lumière. Elle aime beaucoup la mer, les bateaux et la photographie, allez savoir pourquoi ! Sans que rien ne soit théâtralisé, quelque chose de l’ordre de la transmission s’est imposé : trois générations réunies autour d’un même monde, avec des rôles différents mais une attention commune.

Au fond, Dominique Le Brun ne cherche ni l’admiration ni l’adhésion. Il cherche à transmettre une manière juste de regarder la mer : avec respect, rigueur et lucidité. Sans lyrisme inutile. Sans récits creux. Si le lecteur comprend que la mer exige une parole tenue, parce qu’elle engage des hommes, des décisions, des héritages, alors l’objectif est atteint. Le reste importe peu.

C’est sans doute cela, une gueule de mer : un homme façonné par le temps long, pour qui la mer n’a jamais été un décor, et dont la parole ou les actions continuent de porter, longtemps après avoir quitté le large.

Je continuerai donc cette quête d’altérité et de rencontre de l’autre maritime, avant tout parce que j’y prends beaucoup de plaisir !