Remonter les pendules du monde…
Avec deux heures de retard sur les estimations, on pardonnera facilement son manque de ponctualité à celui qui vient de boucler un tour du monde à l’envers par les trois caps mythiques.
À l’envers. Comprenez gravir une côte à 12 % à vélo, grand plateau enclenché, petit pignon engagé. Affronter les vents dominants et les courants contraires, jour après jour, pendant près de 100 jours. Il faut être un peu givré pour imaginer une telle route. Il faut surtout avoir quelque chose de plus fort que la raison, quelque chose qui pousse à aller voir derrière l’horizon lorsque les autres rebroussent chemin.
Sur les traces de Magellan, de Joshua Slocum, de Bernard Moitessier, de Gérard Janichon, de Gérard d’Aboville ou de Philippe Poupon, Guirec Soudée appartient désormais à cette famille étrange des hommes qui entrent dans l’Histoire sans avoir l’air de le chercher. Pourtant, à bord de son trimaran rouge et blanc, ce n’est pas le bateau qui impressionne le plus. Le ciel complète d’ailleurs le tableau pour lui donner des airs patriotique à ce trimaran… Ce dernier n’est qu’un outil.
Ce qui frappe, c’est l’homme. Celui qui est devenu, presque malgré lui, un tribun de l’aventure maritime. Le guide des départs fantasmés par 99 % du reste de son espèce. Un aventurier aux valeurs simples, lisibles, compréhensibles. Un homme qui emmène avec lui une part d’enfance et de liberté dans une époque qui manque parfois terriblement des deux.
Je suis un égoïste. Rien que pour moi, je suis retourné là où la mer d’Iroise sait si bien faire le gros dos. Là où je rencontre souvent seul les sous-marins et autres phares.
Entre les grains sans pluie et les violentes rafales de noroît, j’ai attendu. Le premier salut du marin fut pour mon téléobjectif seul. Là-bas, au large, trimaran lancé à près de 20 nœuds, silhouette victorieuse dans une lumière de fin d’hiver.
Bord à bord avec moi, il n’y a pourtant pas que moi. Il y a un magnifique voilier de grand voyage, coque orange, des passionnés qui ont accepté d’affronter 25 nœuds établis pour venir saluer Guirec. Pendant cette petite attente de deux heures, je tente une série de photographies de ce voilier. Comme si la mer avait décidé de me rappeler que les plus belles images sont souvent celles qu’on n’était pas venu chercher.
Puis tout s’accélère. Il arrive. Un point à l’horizon, la mer Celtique dévoile une machine de Jules Verne à l’horizon.
Deux milles vers l’Est apparaissent les premiers semi rigides, armada de sourires et de joie. Puis viennent les vedettes de promenade, ces « promène-couillons » qui, ce jour-là, ne transportent décidément aucun couillon. Seulement des passionnés, des gens bienveillants, des enfants, des anciens, des marins, tous venus accueillir celui qui nous fait rêver dans une période si brutale pour la simple vie que nous aspirons à mener en paix.
À cet instant, les premières photographies se font. Difficiles. Le trimaran va vite, trop vite pour le téléobjectif et pour les mouvements désordonnés de la mer. Le vent mollit quelques minutes entre deux grains. Guirec n’avance plus « qu’à » 15 ou 18 nœuds.
J’entends les éoliennes siffler à bord. C’est presque tout ce qui produit l’énergie vitale du bateau, avec quelques panneaux solaires. Je repense alors à Monique, sa poule nourricière devenue célèbre au milieu des océans, à ses traversées à la rame, à cette manière qu’il a de vivre l’aventure sans jamais la déguiser.
Et soudain, un fou de Bassan apparaît. Comme s’il était venu lui aussi accueillir Guirec. Comme si la mer, discrètement, avait décidé de signer la scène.
Allez, il faut mettre les gaz. Mon travail de photographe maritime commence… Tenter les alignements. Chercher la bonne seconde, le bon cap, le bon instant. Les Pierres Noires se découpent dans une lumière magnifique. Puis viennent la cardinale sud « Basse Royale », Saint Mathieu, le Petit Minou et sa nouvelle cabane aux couleurs du Stade Brestois, le Portzic, autant de silhouettes familières devant lesquelles passe désormais un bateau qui rentre dans l’Histoire.
Suivre Guirec à plus de 40 nœuds, lui-même lancé à plus de 30 nœuds dans un noroît fraîchissant à 25 ou 30 nœuds, relève de l’adrénaline pure. La mer frappe, le bateau bondit, plonge, le téléobjectif danse et je kiffe. Je sais l’authenticité de ce moment. Entièrement vrai. Et c’est précisément cela qui me pousse depuis toujours à aller chercher ces images.
Photographier non pas seulement un bateau, mais ce qu’il incarne. Ce trimaran finira par affaler ses voiles. Le moteur est mis en route. Le retour sur son continent sera beau, chaleureux, presque simple.
Mais ce qui restera, ça n’est pas vraiment un bateau. C’est l’aventure d’un homme.
Un homme qui incarne la simplicité, la détermination et cette énergie de la mer qui pousse certains à partir plus loin que les autres. Suffisamment loin pour nous donner envie, quelques minutes durant, de repartir avec eux.