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Jean-Louis

À Lorient, sur la place d’armes de l’École des fusiliers-marins, il est là.
Debout.
Immobile. Depuis longtemps.

On l’appelle Jean-Louis.
 Personne ne sait vraiment quand ce prénom s’est imposé. Il est venu naturellement, comme on nomme un ancien, comme on donne un nom à celui qui veille. Jean-Louis n’est pas un héros individualisé. Il est un fusilier-marin. Un parmi les autres. Arme en main. Regard tendu vers l’avant. Une posture plus qu’un visage.

Peu savent que Jean-Louis a voyagé plus que bien des hommes.

Il naît en 1884, copie conforme du fusilier-marin figurant sur le monument à Gambetta de Cahors, œuvre du sculpteur Alexandre Falguière.
 Au début du XXᵉ siècle, il est installé à Saïgon. La France est encore maritime, coloniale, projetée loin de ses rivages. Jean-Louis en est l’incarnation de bronze.

Puis viennent les guerres. 
L’occupation japonaise.
 Les bombardements.
Jean-Louis est caché, déplacé, endommagé, relevé. Déjà.

En 1955, au moment du départ d’Indochine, il reprend la mer. Direction l’Algérie. À Siroco, près d’Alger, l’École des fusiliers-marins l’accueille. Le voyage l’a marqué : le bout de son fusil est cassé. On le répare vite, sans souci d’exactitude historique. L’important n’est pas l’arme. L’important est ce qu’il représente.

En 1962, Jean-Louis revient définitivement en France. Il s’installe à Lorient. Et là, il s’enracine.

Pendant des décennies, il reste tel quel. Avec son fusil imparfait. Comme une mémoire blessée mais assumée. Jusqu’au jour où l’on décide de lui rendre son exactitude : un fusil Chassepot modèle 1866, conforme à l’origine. Non par obsession du détail, mais par respect. Parce que la transmission exige la justesse.

Aujourd’hui, Jean-Louis veille toujours. 
Les promotions viennent à ses pieds. Photo de groupe. Rite immuable.
On ne lui parle pas.
Il n’enseigne rien.
Et pourtant, il transmet tout.

Ce que Jean-Louis symbolise immobile, 177 hommes l’ont incarné en mouvement.

Le 6 juin 1944, à Sword Beach, ils débarquent. Fusiliers-marins commandos. Les seuls Français à fouler ce sable ce jour-là. Sous les ordres du commandant Philippe Kieffer.

Ils ne débarquent pas pour être vus. 
Ils débarquent pour ouvrir la voie.

Cent soixante-dix-sept hommes. Des prénoms, des visages, des corps tendus sous le feu. Une unité compacte, disciplinée, fraternelle. Ils avancent, méthodiquement, sans lyrisme. Certains tomberont. Tous entreront dans l’Histoire.

Jean-Louis ne raconte pas leur action.
Il raconte ce qui la rend possible.

La posture.
La tenue.
L’acceptation de la dureté.
La primauté du collectif sur l’individu.

Jean-Louis est figé dans le bronze.
Les 177 étaient faits de chair.
Mais ils relèvent du même fil.

Un même héritage

Jean-Louis n’est pas là pour glorifier.
Il est là pour rappeler.

Rappeler que l’histoire des fusiliers-marins ne se limite pas aux opérations spectaculaires. Qu’elle est faite de continuité, de déplacements, de renoncements parfois, de fidélité toujours.
 Rappeler que l’engagement ne commence pas sur une plage normande, mais bien avant. Dans la formation. Dans la rigueur. Dans le silence.

Entre Jean-Louis, bronze cabossé ayant traversé l’Indochine, l’Algérie et les guerres, et les 177 silhouettes avançant sous le feu à Sword Beach, il n’y a pas de rupture. Il y a une ligne.

Une ligne droite.
Une ligne exigeante.
Une ligne de service.

Et c’est pour cela que Jean-Louis est toujours là.
Pas pour regarder le passé.
 Mais pour tenir le présent et se tourner vers l’avenir.

“Jean-Louis Tremblais est grand reporter au Figaro Magazine. Spécialiste de la politique étrangère, il a couvert plusieurs conflits pour son journal. Il est le co-auteur (avec le colonel Sassi) d’ « Opérations Spéciales. Vingt ans de guerres secrètes. » (éditions Nimrod).”

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